LeTibétain

Par Jean-Léo Gros

Mykio Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

… dix centimètres de plus que ses camarades, un enfant du coin, un sauvage pour le maître, « le fort » pour ses camarades, avait remarqué qu’une immersion progressive et volontaire permettait d’apprivoiser la douleur.
Un beau matin, il se lança dans l’élément glacé et essaya de nager. Sa force naturelle prit le dessus. Le froid estompa les sensations d’efforts musculaires et respiratoires mais une puissante raideur à la nuque se fit sentir.
Heureusement, son oreille droite le ramena vite hors de l’eau. Le maître, à moitié immergé, s’en était saisi, furieux que sa punition tourne ainsi à la dérision. L’épreuve s’arrêta ce jour, remplacée par d’autres châtiments.
Mais Mykio continua à nager.

….

Ses avancées dans l’élément glacial lui imposaient une vélocité inouïe pour maintenir le corps à température. Les morsures de l’hiver, les sévices des maîtres n’étaient rien comparés à cette épreuve volontaire. Il revenait ensuite dans le bleu et nageait en amplitude. Inconsciemment, il travaillait ses appuis. Puis il sortait, s’étendait sur sa tchoupa, caressé par le soleil. Là, il rayonnait. À douze ans, il avait dompté la mort.

On parlait de plus en plus de cet enfant du lac. Certains prétendaient qu’il le traversait à la vitesse d’une pirogue. Le maître, alerté et curieux, alla observer. Il revint le lendemain avec le directeur qui convint que ce garçon se livrait à un exercice bien étrange mais spectaculaire. Il prévint la direction régionale de la Jeunesse qui, à son tour, interrogea le département des Sports de la capitale, Lhassa. La Patrie recherchait à travers son immense territoire et ses provinces autonomes de jeunes talents sportifs. Depuis deux décennies, elle rattrapait son retard à pas de géant. Elle était candidate pour les jeux Olympiques d’été. Il lui fallait les meilleurs athlètes. C’était une priorité nationale. Le département des Sports dépêcha le seul officiel du district de Bayi capable d’évaluer un nageur. Un certain commandant Pema Zhu.

… Mykio fut d’abord surpris par l’extrême clarté de l’eau. Il eut l’impression de se mouvoir dans un immense évier. Puis il discerna les carreaux qui défilaient sous lui. Il eut une sensation d’allure jamais éprouvée dans le lac. Le mur du premier cinquante mètres arriva très vite, le second aussi. À la quatrième longueur, il trouva le temps plus long. Pourtant, il devait accélérer. Son corps de plus en plus raide faisait de son mieux, mais il sentait bien que ça n’allait plus du tout. L’eau était trop lourde, trop chaude. Ce bassin était un piège. Il termina ce 400 mètres au bord de l’agonie. Un homme à côté du commandant maniait un chronomètre. Le commandant ordonna à Mykio de recommencer et de nager en souplesse.

Mykio commençait à comprendre ce qui lui arrivait. Autour de lui, les nageurs, des grands, le doublaient. Il parvint à en passer quelque-uns qui nageaient en éducatif ou en battements. Cet officier boiteux ne l’avait pas amené ici pour le punir. Le garçon avait assez de jugeote pour comprendre qu’on le testait. Il se sentit bientôt rempli d’orgueil. Il nagea de mieux en mieux, des gestes déliés avec de meilleurs appuis.

 
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