Colère du peuple

À 2 h 45, les vibrations du portable, tirèrent Li Feng de son sommeil.
– L’avenue Anli Lu est noire de monde de la sortie de Pékin aux portes d’Olympic Green. Plus d’un million de personnes se serait donné le mot pour encercler le site olympique, annonça le vice-ministre en charge de la Police. Ils bloquent toutes les entrées. On voit un peu partout les mêmes pancartes : « Non aux Jeux sans Chinois ». C’est un barrage humain. Impossible de passer sans la force. Ils sont nombreux à s’être enchaînés entre eux et aux grillages.
– Et en ville ?
– Tout Pékin semble être sorti dans la rue. Le ton est monté de plusieurs crans. Le directeur de la troisième division de la Sécurité de Pékin m’a indiqué qu’il serait vain de tenter de faire rentrer les gens chez eux avant plusieurs heures, sauf à avoir recours aux armes. Les chefs de quartier et de secteur contrôlent leurs militants directs, mais déjà la multitude a submergé les membres disciplinés du Parti.
– Du vandalisme ?
– Des incendies de voitures, des jets de pierres. On a bloqué l’accès à Dongzhimenwai pour protéger les ambassades contre des groupements autonomes, qui voulaient donner l’assaut. La Chase Manhattan sur Wangfujing a été attaquée. Des bandes très organisées sont menées, semble-t-il, par les Groupements Communistes Révolutionnaires qui conduisent des attaques ciblées. À l’heure qu’il est, tous les voyous de Pékin profitent de la cohue.
– Votre opinion, camarade, avons-nous toujours la situation en mains ?
– D’après le camarade vice-premier ministre Liang Chaohua, nous ne contrôlons plus rien à cette heure, camarade Premier ministre, sauf un recours à l’armée du Peuple.
– Convoquez le Bureau politique. Je préviens le président.
...

Les rotatives du Quotidien du Peuple imprimaient :
« UN AFFRONT SANS PRECEDENT POUR LA CHINE ! »
Les articles décrivaient Olympic Green comme un lieu maudit tant que les athlètes chinois ne seraient pas réintégrés. Partout sur les murs, des affichettes ronéotypées comme dans l’ancien temps, désuètes mais d’autant plus menaçantes, s’en prenaient à Wang et aux athlètes avec de petites formules assassines. Sur les grilles clôturant Olympic Green, on lisait : « Interdit aux Chinois ! », « Stades de la honte » ou encore «Interdit à la Chine. Réservé au Monde ». La vaste avenue Anli Lu ressemblait de plus en plus à une fête foraine. Les étrangers étaient invités à venir partager la rage du peuple. Le mot d’ordre était le boycott d’Olympic Green avec ses installations neuves outrageusement luxueuses, qui avaient coûté au peuple des milliards de yuans. On racontait que le Bureau politique avait envisagé pendant la nuit l’instauration de la loi martiale. La rumeur mentionnait aussi que le Premier ministre Li Feng avait quitté les Collines parfumées pour s’installer, avec sa famille, à Zhongnanhai, dans la résidence désaffectée de la Piscine qui avait été pendant les temps héroïques la résidence de Mao Zedong.
– Qui ira dans ces stades ? lançait un reporter en face de la porte nord de Zhongnanhai sur Xi’anmen, autour de laquelle se garaient des camions militaires.